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Interview de Joël de Rosnay et Carlo Revelli par Véronique Anger

Joël de Rosnay, en collaboration avec Carlo Revelli, est en train de finaliser l’écriture de son nouveau livre « La Révolte du ProNétariat » qui sortira début janvier aux éditions Fayard et qui prolonge la réflexion engagée ici sur AgoraVox en mai 2005 sur les mass-media et les « media des masses ». Cette interview permet de faire le point sur quelques nouvelles notions et de lancer un appel aux lecteurs et aux rédacteurs d’AgoraVox.

Véronique Anger : Vous nous avez habitué à des livres de vulgarisation scientifique, pourquoi ce livre au titre provocateur, agressif même ? Nous sommes loin de l’harmonie du titre précédent : « L’Homme symbiotique ». Allons-nous vivre une nouvelle lutte des classes...?

Joël de Rosnay : Au cours des 10 dernières années j’ai été frappé par la montée d’un nouveau pouvoir civil : les citoyens du monde sont en train d’inventer une nouvelle démocratie. Non pas une « e-démocratie » caractérisée par le vote à distance via Internet, mais une vraie démocratie de la communication et de la participation. Cette nouvelle démocratie, qui s’appuie sur ce que j’appelle les « media des masses », émerge spontanément, dynamisée par les dernières technologies de l’information et de la communication, auxquelles sont associés de nouveaux modèles économiques. Il me fallait rendre compte de cette étonnante révolution s’appuyant à la fois sur des technologies avancées et sur des nouvelles pratiques inventées par les utilisateurs eux même, et en particulier par les nouvelles générations. Pour preuve, le SMS, le bavardage sur le Net (le « chat »), le partage de musique en P2P (de particulier à particulier), n’ont pas été proposés par les grandes entreprises de la communication, mais initiées et développées de manière explosive par les jeunes utilisateurs du portable et de l’Internet.

VA : Le titre bien sûr, mais également le vocabulaire évocateur que vous employez : « révolution », « lutte des classes », « masses »,... me semblait appartenir au passé. Votre livre est-il une mise en garde du pouvoir traditionnel face aux dangers que représenteraient pour lui la montée d’un réel contre pouvoir issu de la « base » ?

JdeR : Ces nouvelles pratiques mettent désormais en cause les modèles traditionnels industriels et commerciaux de production et de distribution. Il m’est apparu essentiel d’expliquer en terme clairs, - car le jargon né des internautes est parfois mystérieux (blogs, wikis, Skype et autres…) - pourquoi cette e-révolution s’apparente à une nouvelle « lutte des classes » entre les grands pouvoirs politiques et industriels et ce qu’on peut toujours appeler « le peuple », ou la société civile. Car les règles du jeu du modèle industriel traditionnel, fondé sur la propriété, par quelque uns, du capital financier ou de production, ont changé. L’accumulation du « capital informationnel » grâce aux ordinateurs personnels, aux banques de données et à l’Internet, se fait de manière exponentielle. La création collaborative et la distribution d’informations de personne à personne, confèrent de nouveaux pouvoirs aux utilisateurs, jadis relégués au rang de simples « consommateurs ». Des outils « professionnels » leur permettent de produire des contenus numériques à haute valeur ajoutée dans les domaines de l’image, de la vidéo, du son, du texte, jusque là traditionnellement réservés aux seuls producteurs de masse, propriétaires des « mass media ».

Je voudrais donc témoigner aujourd’hui de cette nouvelle lutte des classes entre ceux que j’appelle les « infocapitalistes » détenteurs des contenus et des réseaux de distribution et les « proNétaires », nouveaux producteurs et acheteurs de biens et services produits par eux-mêmes en ligne sur les réseaux. J’ai créé le terme de « pronétaire » à partir du grec « pro », (devant, avant, mais aussi favorable à) et de l’anglais « net » (réseau), qui a conduit à l’appellation familière en français d’Internet, le « Net »

Je pense que la production massive et collaborative par ce nouveau proNétariat représente une révolution aussi importante que celle du début de l’ère industrielle symbolisée par la machine à vapeur, puis par la mécanisation et l’automatisation intensives. Aujourd’hui, grâce aux nouveaux outils de pouvoir des proNétaires, s’appuyant sur le numérique et l’Internet, cette révolution est encore plus rapide et prend de court les pouvoirs en place. Certes, « l’empire contre attaque », mais avec des moyens répressifs, juridiques, ou de propagande médiatique, inadaptés.

VA : Quelles seront, selon vous, les conséquences –positives et négatives- de cette évolution d’un point de vue politique, mais aussi économique et social ?

JdeR
: Ce livre a pour but, non seulement d’analyser cette surprenante évolution, mais aussi de proposer des solutions constructives pour ré-équilibrer les pouvoirs afin de favoriser le développement des connaissances et la protection des libertés humaines. Observateur attentif de l’impact des nouvelles technologies sur la société, je suis convaincu que la nouvelle «nouvelle économie » née de la montée du proNétariat, pose et posera des problèmes culturels, politiques, sociologiques et même éthiques, radicalement nouveaux. Les proNétaires, par l’utilisation des blogs, vlogs, wikis, journaux citoyens, IM, téléphone mondial gratuit tel que Skype..., comme outils stratégiques de production et de distribution, créent un univers commercial parallèle à celui des entreprises classiques. D’où les défis et les enjeux auxquels sont aujourd’hui confrontés entreprises et gouvernements et auxquels ils ne savent pas répondre. Les « media des masses », seuls véritables media démocratiques, vont radicalement modifier la relation entre le politique et le citoyen et, par voie de conséquences, avoir des impacts considérables dans les champs culturels, sociaux, économiques et politiques. La télévision, la radio, le livre, les journaux, les magazines, le téléphone, la publicité, ne seront plus les mêmes. Encore faudra-t-il que ce nouvel univers du « gratuit », démontre qu’il est capable de générer des bénéfices  indirects, assurant la croissance économique, le partage des richesses et la solidarité.

Carlo Revelli, en tant que co-fondateur d’Agoravox, qui sont pour vous les proNétaires ?

Carlo Revelli : Comme l’écrit Joël dans son livre, il s’agit des usagers, des internautes, des « bloggers », des citoyens comme les autres, mais qui entrent de plus en plus en compétition avec les « infocapitalistes » traditionnels auxquels ils ne font plus confiance, pour s’informer, écouter de la musique, voir des vidéos, lire des livres ou communiquer par téléphone. Dans notre univers de l’information, on peut donc dire qu’un proNétaire est une sorte de "capteur" capable d'identifier en avant-première des informations inédites, difficilement accessibles ou volontairement cachées. Chaque  individu peut devenir ainsi une sorte de "maillon éthique du  réseau" en utilisant efficacement les outils de recherche et les logiciels  intelligents. En dehors des inévitables tentatives de manipulation, de désinformation ou de déstabilisation, la question est aujourd'hui de comprendre si Internet peut se  transformer en une sorte de "peer-to-peer éthique" mobilisant les forces de millions d'internautes, à l'image des nombreux programmes scientifiques qui utilisent la puissance de calcul des PC des internautes pour lutter contre le sida, le cancer. Internet constitue un formidable "accélérateur" qui favorise l’essor de notre intelligence individuelle et collective. Ce qui va réellement révolutionner nos comportements  Internet, c'est cette "attitude de veilleur" qui consiste à garder les yeux ouverts pour se cultiver  et  s'enrichir à tout niveau : que ce soit pour dénicher une information inédite, vérifier une rumeur, enrichir ses connaissances ou forger ses croyances…

AgoraVox est-il  un média proNétaire ?

CR : Je pense que oui. En effet, d'une manière générale, dans ce type d'initiative la fonction et le statut ne jouent pas un grand rôle. Comme nous l’avons toujours souligné, peu importe si vous êtes journaliste,  bloggeur, fonctionnaire, chef d'entreprise, étudiant ou chômeur,... L'important, c'est la qualité et la pertinence  des informations recueillies et diffusées. On peut obtenir de cette diversité de profils une grande richesse rédactionnelle et informationnelle. Ainsi, on comprend aisément que désormais la ressource rare n'est  plus seulement le capital, ou le travail, mais l'information fiable et inédite. L'originalité de sites comme AgoraVox, OhMyNews ou la Wikipedia est d’essayer de faire remonter de l'information concrète depuis le terrain. On passe donc du "top-down" au "bottom up" informationnel.

D’ailleurs, plusieurs rédacteurs d’AgoraVox nous ont aidé à mûrir notre réflexion via des échanges des contributions ou des mails très enrichissants.

J’en profite pour lancer un dernier appel pour obtenir des témoignages surtout de la part de ceux qui pensent que via Internet les choses sont vraiment en train  de  changer  pour  les  citoyens,  grâce  à l'essor d'outils ou de services  tels  que les blogs, les vlogs, les wikis, le RRS, la P2 Tv, Bit Torrent, le podcasting, le journalisme citoyen, etc. Un  court témoignage lié à l'évolution des médias et à l'essor du  journalisme citoyen serait le bienvenu. C'est assez libre, ça peut être  un  point  de vue, un récit, la description d'un phénomène. L'important,  c'est que ce soit quelque chose de vivant et surtout qui vous  a  marqué. Et si possible qui tende à montrer que les « capitalistes » et les « prolétaires » d'hier ne  sont  plus  les  mêmes  aujourd'hui et encore moins demain...

"Les Dialogues stratégiques", C@rpe diem communication.

janvier 6, 2006 dans Revue de presse | Permalink

Commentaires

Quelle satisfaction de pouvoir lire à nouveau Joel de Rosnay. Le classique Macroscope m'avait ouvert des portes intellectuelles d'un intéret personnel et professionnel dense et chatoyant.


Rédigé par: Lionel | 10 jan 2006 09:16:59

Fidèle lecteur d'Agoravox et peut être bientôt rédacteur, je découvre ce livre qui fait très largement écho à une reflexion personnelle qui m'anime depuis plusieurs mois.

Tout d'abord, j'aime beaucoup le terme "pronétaires" que vous avez choisi pour décrire ce phénomène porté par les blog, wiki et autres podcast.

Et c'est bien une révolution que nous sommes en train de vivre ; vous la comparez à la révolution industrielle et pour ma part, j'hésite entre la révolution de l'imprimerie qui a permi de diffuser le savoir et un changement de civilisation. En effet, conjuguée aux autres révolutions ques sont la génétique et les nanotechnologies, je mets au défi n'importe quel prospectiviste de prédire comment nous vivrons dans 50 ans.

En tout cas, je pense que la démocratie pronétarienne est pour demain car si on analyse le décalage entre le discours politico-médiatique et le choix des urnes lors du référendum de la constitution européenne, on peut très bien imaginer que les prochaines élections vont se dérouler dans un contexte totalement inédit.

Les politiques ont intérêt à se mettre aux blogs et à abandonner la langue de bois. Belle révolution en perspective !


Rédigé par: Dominique | 12 jan 2006 19:27:48

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